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L’obsolescence programmée de nos sentiments de Zidrou et Aimée de Jongh

Lui, il s’appelle Ulysse. Il est veuf depuis plusieurs années et lorsqu’il perd son travail de déménageur, à 59 ans, une grande solitude s’empare de lui. Impossible même de s’entourer de ses enfants : sa fille est morte dans un accident à l’âge de 16 ans et son fils est très pris par son travail.

Elle, c’est Mme Solenza. Méditerranée de son prénom, 62 ans au compteur. Ancien modèle (elle a fait la couverture de Lui dans sa jeunesse !), elle ne s’est jamais mariée et tient la fromagerie de sa mère qui vient de décéder après une longue maladie.

Si leurs jours s’écoulent tristement et leurs occupations ne suffisent pas à masquer l’isolement qui est le leur, c’était sans compter un miracle émotionnel. Car entre cette femme et cet homme va se tisser une histoire d’amour d’autant plus belle qu’elle est tardive, et merveilleusement porteuse d’avenir…

Infos pratiques : Editions Dargaud / Sortie : le 1er Juin 2018 / Partenariat / 144 pages / Public : à partir de 16 ans / 19,99 €

Je remercie sincèrement les Editions Dargaud pour cet envoi et pour leur confiance renouvelée. Cette lecture a été un réel rayon de soleil pour moi. Une BD feel good comme je les aime, qui a égayé ma soirée et m’a laissé rêveuse. J’en aurais redemandé un petit peu d’ailleurs. Merci !

Mon avis : Cette BD est un petit bijou…une gourmandise qui se déguste sans modération. Je ne connaissais ni le travail de Zidrou ni celui d’Aimée de Jongh. Lorsque j’ai débuté ma lecture, c’était donc avec impatience et curiosité. 

Il y a tant de choses à dire sur cette BD…

La couverture, tout d’abord, attire l’attention. Un homme, une femme, de dos, assis, nus.

Nous sommes bien loin des canons de beauté. Nous sommes dans le « beau », celui qui se cache derrière deux dos vieillis par le temps. Ce que le lecteur voit par delà, ce sont deux personnes, assises, côte à côte, qui regardent ensemble dans la même direction. Cette couverture qui se veut contemplative, stoppe net, fascine. Vers quoi leurs regards se portent-ils ?

Puis il y a ces premières pages intrigantes…ce titre qui s’allonge, s’étire, entouré de dessins suggestifs emprunts de passion…ces mots qui prennent leur place, qui prennent le temps d’être dits et lus. Cette fois encore le lecteur s’attarde, détaille et contemple car les auteurs l’y invitent.

Vient ensuite l’histoire qui intrigue déjà, alors qu’elle n’a pas encore débutée…

 

Méditerranée vient de perdre sa mère. A 62 ans elle prend conscience que la vie file à toute allure…que les certitudes, les acquis d’autrefois s’en sont allés…et que ce qui a fait un temps notre vie, et bien…a tout simplement fichu le camp ! Autrefois désirée et enviée pour son corps, elle peine à se regarder dans le miroir. Le décès de sa mère la renvoie à sa propre vieillesse. L’esprit n’a jamais l’âge du corps. Le corps se fane, s’assèche…l’esprit se débat, tente de résister…en vain. Les traits tirés, la peau qui tombe, la ménopause qui fait ses petits ravages et voilà que le corps n’est plus qu’un champs de bataille…Méditerranée le sait : la guerre elle l’a perdue, le temps a eu raison de ses formes, de ses belles courbes, des joues rebondies et de la peau douce, que peut-elle y faire ?…à part se résigner.

Ulysse quant à lui, travaille depuis toujours dans une entreprise de déménageurs. Un jour voilà que son patron lui annonce qu’il est licencié…Il ne lui faut pas bien longtemps pour comprendre que son âge commence à poser soucis…59 bougies au compteur…ce n’est pas rien. Que va-t-il bien pouvoir faire de ce temps libre…sa femme est morte depuis de nombreuses années, sa fille également et son fils a une vie bien remplie…La solitude, le manque, le vide qui s’installent quand il se retrouve seul chez lui le soir, lui pèsent.

Alors il est l’heure du bilan…d’une prise de conscience.

A la croisée des chemins, le destin va faire se rencontrer un Ulysse échoué sur le rivage de la vie et une Méditerranée dont les flots se sont assoupis…Leur rencontre va raviver la flamme de leurs êtres, elle va leur permettre de voir bien au delà des corps qui se creusent, bien au delà de leur vie devenue routinière…insipide.

« L’obsolescence programmée de nos sentiments » est une BD qui ne triche pas, qui ne cache rien, qui nous dévoile tout…tout ce qui fait mal, tout ce qui est inévitable…Les aléas de l’âge qui avance…le flot des regrets qui assaillent…les désillusions, les remords, la solitude qui pointent le bout de leur nez…le vide qui se fait oppressant, grandissant…

Et puis dans l’obscurité, apparaît parfois une petite lumière, infime au début…qui croit et se multiplie. Et sans nous en rendre compte, nous voilà sortis de la pénombre…le cœur moins lourd, l’âme pansée, une main amie/amante calée dans la nôtre. Le chemin devient moins long…chaque pas se fait plus léger et le fardeau de la vieillesse, moins lourd lorsqu’il est partagé. On en arriverait même à se dire que débute une seconde jeunesse…

Il n’y a pas d’âge pour aimer…pour tomber amoureux, pour se sentir pousser des ailes, pour qu’une étincelle de vie jaillisse où on ne l’attendait plus…

La vie passe vite, trop vite, et sans s’en rendre compte, on devient vieux…trop vieux. Trop vieux pour travailler, trop vieux pour aimer, trop vieux pour tout recommencer…trop vieux, ha oui ? Et si la force de cette histoire résidait dans le fait qu’il n’est jamais trop tard ? Le cœur a-t-il un âge ou une date d’expiration ? N’est-on plus capable de le sentir palpiter passé un certain âge ? Doit-on avoir honte des marques du temps, des sillons qui creusent la peau et effritent l’estime de soi ? Doit-on cacher nos êtres qui se ramollissent…pour finir par nous enfermer dans une solitude destructrice ?

J’ai aimé l’authenticité du dessin. Le trait qui nous dévoile l’intimité grâce à des images parfois crues, des corps qui se veulent « vrais ». Les couleurs, le trait de crayon agréable, dynamique, net. Aimée de Jongh nous enjoint à regarder et non pas à voir, sans fausse pudeur, sans honte. La multitude des cases, les détails…ce qui pourrait déplaire devient beau. Beau parce que réel. Mis à nu. Exposé. Offert à nos yeux.

Quant au scénario, que dire…des textes et des échanges soignés, parfois mélodieux mais toujours emprunts de poésie et de vérité. Zidrou et Aimée de Jongh sont en osmose parfaite. Les textes apportent une poésie supplémentaire à un dessin percutant.

L’empathie passe sans mal dans cette belle histoire parce qu’elle nous renvoie à nos failles, nos désillusions, nos combats perdus. Mais pas uniquement. Elle nous parle d’êtres fragilisés par la vie et le temps qui trouvent une épaule amie. Avancer à deux dans la même direction, s’aimer pour ce que l’on est, garder espoir, ne pas se résigner. Continuer, coûte que coûte à aimer. L’âge n’enlève rien au désir…il n’éteint pas les sentiments amoureux… Nos cœurs s’étiolent parfois, se résignent souvent, mais ne cessent jamais de battre.

En conclusion : « L’obsolescence programmée de nos sentiments » a été une belle surprise, une douceur que j’ai pris énormément de plaisir à lire.

Les auteurs, Zidrou et Aimée de Jongh ont fait fort avec cette histoire d’amour des plus authentiques, porteuse de messages aussi intemporels que fondamentaux. 

Un véritable coup de cœur pour cette BD qui aura été l’une de mes plus belles surprises 2018…

Victoria

Pour aller plus loin… « Les auteurs »

(informations prises sur le site www.dargaud.com)

Zidrou alias Benoît Drousie, est né en 1962 à Bruxelles. D’abord instituteur, il se lance au début des années 1990 dans l’écriture de livres et de chansons pour enfants. En 1991, il rencontre le dessinateur Godi avec qui il crée L’Elève Ducobu. Sa carrière de scénariste de bande dessinée est lancée ! Il signe de nombreuses séries pour enfants et adolescents, des Crannibales à Tamara, de Scott Zombi à Sac à Puces, assure la reprise de La Ribambelle. Il est également l’auteur des plus réalistes, mais non moins sensibles, La Peau de l’ours, Lydie, Folies Bergères, La Mondaine, Les 3 Fruits. En 2015, Zidrou revient en force avec trois nouveaux albums : en août Le Bouffon avec Francis Porcel, en septembre, une nouvelle série familiale, Les Beaux Etés avec Jordi et en octobre, en duo avec P. Berthet, un polar dans les régions reculées de l’Australie, « Crime qui est le tien ». Pour 2016, l’auteur continue d’écrire les souvenirs de vacances de la famille Faldéraut dans « Les Beaux Étés » et proclame la fin de Venise dans « Marina ». En 2017, Zidrou ouvre une année bien chargée avec la nouvelle série « Shi », dessinée par Homs. En mars, il écrit « Natures Mortes » pour le dessinateur Oriol. En juin, c’est le retour des « Beaux Étés » avec Jordi Lafebre pour un troisième souvenir de vacances. En septembre, Zidrou narre les aventures du « Chevalier Brayard », dans un style Monthy Python, dessinées par Francis Porcel.

En 2018, on le retrouve chez Dargaud avec deux tomes des Beaux Etés (dont une surprise hivernale), le troisième tome de Shi mais aussi L’obsolescence programmée de nos sentiments avec Aimée de Jongh au dessin.

 

Aimée de Jongh (1988) a publié sa première bande dessinée « Aimée TV » à l’âge de 18 ans. Elle a été découverte par plusieurs maisons d’édition et de presse, pour lesquelles elle travaille aujourd’hui encore. Aimée a suivi sa formation en film d’animation dans les écoles de Beaux Arts de Rotterdam et de Gand. Entre-temps, elle a signé une bonne dizaine de séries de bandes dessinées et a collaboré sur cinq films d’animation. Sa série bd quotidienne Snippers (Coloc’ en français) paraît dans un journal hollandais et dans un journal suisse ; en Belgique, ce sont surtout ses bandes dessinées pour jeunes enfants, comme Kito & Boris et Slimme Pim qui l’ont fait connaître.

En 2014, Aimée s’est attelée à son premier roman graphique, dont elle signe aussi le scénario : Le retour de la bondrée (titre original : De terugkeer van de wespendief). Cet album lui a valu de percer à l’international. Cette bande dessinée a été très bien accueillie et a remporté le prestigieux Prix Saint-Michel pour le meilleur album de bande dessinée de 2014-2015. Le livre sera publié en français par Dargaud et par la suite porté à l’écran en 2016. En 2018, elle collabore avec Zidrou au scénario et publie un deuxième roman graphique chez Dargaud, L’obsolescence programmée de nos sentiments.